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En hommage au réalisateur et cinéaste iranien Abbas Kiarostami, décédé le 4 juillet dernier à Paris, l’équipe cosmopolistan a choisi de vous présenter Shirin, l’un des derniers chefs d’œuvre du maître de la nouvelle vague iranienne.

Par Anne-Salomé Daure

L’œuvre présentée à la Mostra de Venise en 2008 est un jeu cinématographique audacieux et déroutant.  Dans la pénombre d’une salle de cinéma, une centaine de femmes assistent à la projection d’un film. Il s’agit d’une adaptation du roman de « Khosrow et Shirin » mis en vers par le poète Nezami au XIIe siècle de notre ère. L’œuvre relate les légendaires amours de la princesse chrétienne Shirin et du roi de l’Iran Khosrow, véritable succession de déconvenues et rendez-vous ratés, soldés par la mort tragique des deux amants.
 
Pourtant, jamais la caméra ne se tourne vers l’écran où se joue l’action. Kiarostami laisse le drame en complet hors-champ et tourne sa caméra vers le public -exclusivement féminin- qui y assiste.
En renversant le procédé cinématographique de la sorte, le cinéaste contraint son public à appréhender simultanément deux Shirin. La première, n’étant perceptible que par sa bande-son conte les aventures de l’héroïne, tandis que la seconde consiste en une succession de plan fixes, qui sont les visages des spectatrices observant le drame invisible à nos yeux.
Ce dispositif novateur rend hommage au lieu atypique qu’est la salle de cinéma. Capturant les regards, les sourires et les larmes du public plongé dans la pénombre, le cinéaste porte à notre attention ce qui n’a pas vocation à être vu dans une salle de cinéma, et met en lumière le paradoxe de ce lieu unique où se mêlent avec tant d’aisance le collectif et l’intimité.
 
    
Comme la plupart des chefs d’œuvre de Kiarostami, Shirin est également un questionnement sur la frontière entre documentaire et fiction. Malgré les apparences, Shirin ne s’est pas tournée dans une salle de cinéma. Le film que regardent ces spectatrices est lui-même inexistant. Intégralement tourné dans l’appartement même du cinéaste, Shirin compte pour seul décor trois fauteuils de cinéma et une unique caméra. Si le dispositif est rudimentaire, le casting est quant à lui est impressionnant. En guise de spectatrices, ce sont les plus célèbres actrices iraniennes qui se sont prêtées à l’exercice imaginé par Kiarostami. Assises face caméra, chacune d’entre elles reçut pour seule consigne d’orienter son regard sur une feuille de papier vierge, et d’y projeter mentalement son propre film, une histoire d’amour imaginaire ou véritable. Ce n’est qu’à la suite de ces séquences que Kiarostami imagina le sujet de Shirin et réalisa la bande-son du film que sont censées regarder ces spectatrices.
 
La femme iranienne est placée au centre du dispositif, dans l’histoire de Shirin, comme dans le public qui y assiste. L’œuvre originale de Nezami, Khosrow et Shirin se trouve rebaptisée et transposée du point de vue de l’héroïne, tandis que les quelques hommes présents dans le public sont relégués dans la pénombre de l’arrière-plan.
Parmi les nombreuses figures féminines que compte la littérature persane, Shirin fait figure d’exception. Héroïne libre et intrépide, elle constitue l’image de la femme spirituelle par excellence. A travers cette œuvre, ce n’est cependant pas à l’histoire de Shirin - par ailleurs familière au public iranien -  que Kiarostami rend hommage, mais aux « soeurs » auxquelles l’héroïne infortunée ne cesse de s’adresser : les spectatrices qui semblent si profondément touchées par le sort de l’héroïne et ne peuvent manquer d’y reconnaitre un peu de leur propre histoire. Celle des femmes de l’Iran et au-delà.